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Politique

Tribune libre Réussir pleinement la transition politique pour bâtir le MALIKURA




Dr Modibo T. Traoré, ancien Ministre

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Pour nombre d’Observateurs avertis, le Mali semble s’installer durablement dans une crise politico-sécuritaire cyclique, dont nul ne peut raisonnablement prévoir l’issue. Le défi n’est donc pas d’apporter des remèdes conjoncturels ou symptomatiques aux problématiques identifiées, mais bien d’attaquer le mal à ses racines les plus profondes, pour proposer les éléments fondateurs d’un nouveau Contrat social.C’est pourquoi leTravail de redressement national et de mise en place des jalons de la nouvelle gouvernance démocratiqueque le Pays attend de la période de Transition ne peut être le fait d’un seul regroupement politique ou d’une coalition de circonstance entre différents intérêts corporatistes, civils ou militaires.

 

Le Mali revient de loin, et tout porte à croire que nous sommes à la veille de profonds changements politiques voulus par une Jeunesse certesdésunie et inorganisée en apparence, mais déterminée et unanime dans son rejet des pratiques politiques actuelles et des classes dirigeantes, toutes tendances confondues. On doit à la vérité de reconnaitre qu’un grand nombre d’acteurs de cette classe politique, en place depuis les évènements de Mars 1991 sont, aux yeux de l’Opinion, disqualifiés pour conduire le changement attendu à cause de leur implication et responsabilité supposées dans différents scandales politico-financiers et dans des malversations jamais élucidés par la Justice ! En outre, les équipes gouvernementales successives peinent à concrétiser depuis près d’une décennie leurs promesses de rétablir la paix et la sécurité dans le Paysou d’assurer un lendemain meilleur aux populations, en partie à cause des querelles de leadership interminables, ponctuées de règlements de comptes périodiques, qui font échec à toute collaboration véritablement sincère entre les différentes chapelles de la Classe politique. La multiplicité des récriminations affichées par les associations et regroupements considérés comme proches de la Junte militaire et leurs critiques acerbes et véhémentes contre les élitesd’hier ne contribuentni à apaiser les tensions politiques, ni à encourager une participation constructive de ces dernières. Les revendications corporatistes de différents syndicats, considérés à tort ou à raison comme téléguidés par des partis politiques revanchardsconstituent un autre défi.Enfin les rancœurs accumulées au sein du Mouvement M5-RFP suite aux accusations de trahisons non assumées et aux défections bruyantes de certaines composantes du Mouvement créent une situation d’incertitude d’autant plus difficile qu’elles découragent tout effort de rapprochement des positions ou de médiation entre les parties prenantes.

 

C’est dans ce contexte très particulier que la 3ème transition Malienne, ouverte suite au coup de force du 18/08/2020, tente de prendre son envol. Dans les lignes qui suivent nous ambitionnons de contribuer à la compréhension des spécificités de la présente transition pour mieux cerner les facteurs de sa réussite et définir les conditions de la capitalisation de ses effets éventuels pour l’édification du MALI nouveau que tous attendent. A cet effet, nous tenterons de lever dans un premier temps les qui pro quo entretenus par différents groupes d’intérêts autour de la présente Transition, et qui tendent à amoindrir son rôle historique dans le renouveau de la Démocratie malienne en le réduisant à l’organisation d’élections générales. Puis nous aborderons les facteurs critiques et les conditions indispensables au succès de la période intérimaire actuelle avant de passer en revue à titre indicatif quelques objectifs opérationnels susceptibles à la fois d’orienter le processus de Transition et de servir de fondations au MALIKURAque les Acteurs appellent de leurs vœux.

 

Première partie : lever les qui pro quo autour de la Transition.

 

En dépit de l’implication de la Communauté internationale, à travers la CEDEAO dans son formatage final, la 3ème Transition malienne dégage un fort goût d’inachevé dans sa conception et ne ressemble à aucune des précédentes. Les raisons à cela sont certes nombreuses, mais la diversité des agendas des protagonistes actuels pourrait en être la principale cause. Aussi n’est-il pas étonnant de voir chacun des principaux Acteurs promouvoir sa propre vision du rôle attendu de la Transition et son interprétation des missions qui lui sont assignées. 

 

L’accent mis par les initiateurs du mouvement de contestation M5-RFP, dans leurs revendications révisées sur l’installation d’un Premier Ministre de « pleins pouvoirs », recruté dans leurs rangs et qui désignerait les membres du Gouvernement, et l’annonce initiale du CNSP au sujet de l’ouverture d’une transition civile pour conduire les réformes attendues ont largement contribué à détourner les regards du contenu politique de la période de transition et à faire du statut deses futurs animateurs (civil ou militaire) le point central d’achoppement des discussions. En schématisant, la transition entre le régime défunt et celui en gestation peut être vue au moins sous 2 angles ; celui des protagonistes les plus radicaux,partisans d’une véritable remise en cause des fondements de l’État et du système de gouvernance du Pays considérés comme étant à l’origine des disfonctionnements observés. Ils ne disculpent pas pour autant les équipes dirigeantes de leur responsabilité première dans la mauvaise gestion des affaires publiques et la corruption généralisée comme mode de gouvernance. Pour eux l’objet premier d’une Transition politique serait de corriger les faiblesses structurelles identifiées dans l’organisation institutionnelle du Pays et les dérives constatées dans sa gouvernance avec la participation de l’ensemble des acteurs. L’intérim de l’Administration centrale (expédition des affaires courantes) et l’organisation des élections générales en sont également des composantes, mais leur importance est relative car ne représentant pas le principal critère d’évaluation des Acteurs.

 

L’autre angle de vue est celui des protagonistes imputant l’essentiel des fautes et des tares décriées dans la gestion du Pays à la trahison des élites et à la mauvaise performance des équipes dirigeantes sortantes. Pour ces derniers l’objet principal de la Transition serait d’assurer l’intérim du Pouvoir en attendant le choix d’une nouvelle équipe dirigeante plus compétente et plus légitime pour conduire démocratiquement les affaires publiques. Cette formule de transition « administrative » est la plus répandue sur le Continent, car les Candidats pour assurer l’intérim du Pouvoir vacant sont nombreux.La Communauté Internationale en est un fervent supporter.La redistribution des responsabilités politiques et des postes administratifs qui s’ensuit fait souvent appel à des acteurs nouveaux, sans réelle envergure politique, ou aux opposantsdu régime précédent qui ne pouvaient accéder au pouvoir tant convoité par les voies démocratiques habituelles.

 

De par le contenu qu’on lui donne, la Transition« Politique » s’oppose bien évidemment à la Transition « administrative », conçue comme un moyen d’assurer à brève échéance l’intérim d’un pouvoir vacant et disqualifié. La 3ème Transition Malienne se devait de tirer les leçons de celle qui l’a précédée en 2012; ne dit-on pas chez nous qu’un problème mal résolu reste posé aussi longtemps que la solution idoine n’est pas trouvée, et que les mêmes causes provoquent toujours les mêmes effets ? La récurrence de certains facteurs bien connus, ayant entrainé par 2 fois la rupture de la légalité constitutionnelle dans le Pays inclinait à faire le choix d’une véritable Transition politique pour arrêter définitivement la descente aux enfers amorcée en 2012 !

 

Je ne pense pas trahir un secret en rappelant qu’au sein des Partis de la Majorité EPM des réflexions avaient été menées pour analyser les causes profondes de la crise qui couvait au début du deuxième trimestre de l’année 2020, à l’effet de proposer des solutions pour en sortir. C’est dans ce cadre que dès le mois de Juin 2020 des propositions « concurrentes » des revendications du Mouvement M5-RFP, appelant le Président IBK à placer le reste de son 2ème mandat (ou une partie à définir par lui)  sous le régime de la Transition politique furent discutées par la Direction d’un Parti Politique majeur de la Majorité ; l’objectif étant de permettre à l’ensemble des Acteurs nationaux, y compris le M5-RFP,de se concerter comme en 1991 pour identifier ensemble et corriger les faiblesses juridiques et les lacunes du Système Démocratique mis en place par le Mouvement démocratique. Ce faisant, la Nation tout entière pourrait tirer les leçons de 3 décennies de pratique Démocratique pour le moins mouvementée, et esquisser un nouveau départ dans la gestion du Pays sur des bases plus consensuelles et plus conformes aux réalités d’aujourd’hui. Les modalités proposées pour ces concertations étaient celles d’une Conférence nationale souveraine, organisée sous les auspices du Président de la République lui-même.

 

L’Histoire se chargera de révéler un jour comment et pourquoi ces propositions de bon sens n’ont pu être officialisées au sein de l’EPM ; mais il reste qu’elles ont été portées par des voies non partisanes à l’attention du Président IBK, à qui l’on a certainement fait croire qu’elles émanaient d’opposants cachés au sein de sa Majorité (la cinquième colonne en d’autres termes !), et dont le combat rejoignait celui du Mouvement M5-RFP. 

 

Ces propositions n’ayant pu prospérer auprès du Président (mille fois hélas !), les discussions ultérieures entre les Autorités de fait du Pays et la CEDEAO ont réduit le contenu politique de la Transition au rétablissement de la sécurité sur l’ensemble du territoire, à la relecture de la Constitution et de la Loi électorale, et à l’organisation des élections générales dans un délai de 18 mois, y compris dans les nouvelles circonscriptions administratives non opérationnelles. L’argumentaire en faveur d’une transition véritablement politique pour consacrer un nouveau départ (sans préjuger de la nature civile ou militaire des acteurs), qui avait été repris dans une certaine mesure par les partisans de la « remise totale à plat » prônée par certains jeunes activistes,et pour des raisons différentes par les tenants d’une transition longue de 2 à 3 ans, sera définitivement écarté au motif que la « Transition n’a pas vocation à régler tous les problèmes », et que de toute façon sa durée prescrite par la CEDEAO ne pourra dépasser 12 à 18 mois. C’est ainsi que la Transition 2020 - 2022 fut réduite à sa seule fonction d’intérim administratif du Pouvoir ; cette fonction suffit certes à mettre fin à la vacance au sommet de l’État et à donner un interlocuteur reconnu aux partenaires internationaux (dont la CEDEAO), mais elle aura aussi déclenché une course effrénée de candidats (parfois sans l’expérience requise) vers les postes à responsabilité dans la Haute Administration, considérés comme les plus « juteux », et entrainé une rupture profonde de confiance entre les principaux acteurs de la chute du régime et dont certains furent soupçonnés « de volonté d’ accaparement ». Le choix d’une transition de type « administratif » ne permettra pas non plus de « corriger » les faiblessescongénitales de la Démocratie Malienne et les tares du système de gouvernance que tous s’accordent pourtant à décrier ! Quel gâchis !

 

Dans le contexte de cette Transition « administrative » l’avènement du concept du MALIKURA forgé opportunément par certains acteurs au début de la lutte, apparait aujourd’hui comme une bouée de sauvetage pour faire le lien entre les objectifsimmédiats de la Transition et ceux plus politiques, dont la mise en œuvre à moyen et long terme nous parait indispensable au renouveau démocratique du Pays. Le MALIKURA, c’est-à-dire le nouveau Maliest,à l’origine,un assemblage hétéroclite d’objectifs plus ou moins clairement formulés, d’ambitions généreuses et de rêves (fantasmes) plus ou moins réalistes. La revendication du MALIKURA procède de la logiquede restaurer l’espoir en comblant tous les manques observés au cours des 3 dernières décennies aussi bien au plan politique, économique et social.Ses concepteurs et promoteurs n’en ont pas donné un mode d’emploi ; son principal mérite pour l’instant est d’exister !

 

L’effervescence politique actuellement observée, en particulier depuis la mise en place du CNT, a abondamment alimenté le concept. Il importe cependant de préciser que le MALIKURA se réfère moins à une destination convenue, qu’au processus de réformes (politiques, administratives et sociales) devant conduire à un contrat social rénové et profondément ancré dans les réalités socio-économiques de notre Pays. En définitive, le MALIKURA serait-il un nouvel itinéraire démocratique à inventer pour repartir du bon pied dans l’édification d’une société plus juste, où le minimum requis pour une vie digne serait assuré à chaque citoyen ? La mise en œuvre de ce vaste chantier exige une analyse minutieuse des enjeux pour chaque groupe d’acteurs, à l’effet d’une prise en compte équitable des intérêts en présence et des composantes sociales qui les portent.Pour la suite de cet exposé, nous avons adopté le terme « MALIKURA » pour désigner les pratiques politiques nouvelles à promouvoir dans le pays à compter de maintenant et pendant la période, qui suivra la transition « administrative » actuelle.

 

Certes le contexte de crise avec le Mouvement du M5-RFP nous a offert l’opportunité de remettre sur le chantier la problématique de la Transition dans notre Pays, mais notre vision de la Transition politique (pour corriger les tares et remettre le processus démocratique malien sur les rails) est beaucoup plus ancienne. Elle remonte aux années de notre participation au Gouvernement (1994 – 2000) dirigé par le Premier Ministre IBK, sous l’autorité du Président Alpha Oumar Konaré, mais sa formulation écriteremonte aux préparatifs des 100 premiers jours du premier mandat du régime défunt, quand nous avions essayé dans l’atmosphère euphorique de la victoire en 2013, de persuader  le Président fraichement élu de la nécessité de placer les 2 premières années au moins de son mandat sous le régime d’une Transition politique dirigée par lui-même pour permettre une participation inclusive de l’ensemble de la Classe politique au renouveau démocratique, en veillant à une définition conjointe des objectifs à atteindre sans enfreindre au principe du respect des rôles respectifs de la Majorité gouvernementale et de l’Opposition démocratique dans le Pays.

 

Tirant le bilan politique de la « gestion consensuelle » du mandat du Président ATT et les leçons des différentes versionsde la « gestion concertée des Institutions » promues par le Président AOK entre 1992 et 2002, nousécrivions :

 

« Les questions de Paix et de Sécurité dans le Pays, la réconciliation entre les Maliens, le retour des réfugiés et des déplacés, la reconstruction des infrastructures sont des aspects importants de l’Agenda Présidentiel. Leur résolution exige la mobilisation de tous les Maliens et de tous les Amis de notre Pays ».

 

« … Aussi, il nous semble essentiel que les premiers pas de la nouvelle Administration s’inscrivent résolument dans une logique de concertations avec l’ensemble des Forces vives de la Nation  dirigées par votre Excellence, et dont l’objectif ultime sera de convenir avec les principaux acteurs des lignes rouges à ne pas franchir dans la négociation avec les rebelles et dans la Politique de réconciliation nationale, des  priorités de la Reconstruction du pays dans tous les secteurs d’activité, et des mesures d’ajustement et de redéfinition de l’architecture institutionnelle pour assurer le renouveau démocratique tant réclamé ».

 

« …Contrairement aux Assises nationales controversées qui n’avaient pu se tenir au plus fort de la Crise de 2012/2013, l’initiative des Concertations nationales auxquelles il est fait référence ici, sera saluée par l’ensemble de la Classe politique et des Forces vives de la Nation ; leur enjeu majeur sera de réunir tous les fils et toutes les filles du Pays autour d’une Vision claire et partagée des objectifs à atteindre, et d’un Projet commun de reconstruction de la Nation. Il ne s’agit plus de donner une quelconque légitimité à celui ou à celle qui aura l’honneur et la responsabilité de diriger la sortie de Crise. Il s’agira certes d’une « transition », mais cette fois-ci d’une transition démocratique et constitutionnelle, voulue par un Président démocratiquement élu par l’ensemble des Maliens… Cela ne remet aucunement en cause ni son autorité, ni la légitimité des propositions soumises aux électeurs pendant la Campagne présidentielle. Ce sera un pas décisif vers la Réconciliation et la Concorde nationales ».

 

« Le Programme de transition démocratique (Plan d’action ?) qui serait élaboré à l’issue de ces Consultations pourrait être mis en œuvre dans un délai ne dépassant pas 18 à 24 mois (mais en définitive, il appartiendra au Président d’en fixer la durée) par une équipe gouvernementale de Mission ouverte aux différentes sensibilités politiques de la Majorité présidentielle, à la Société civile et aux compétences reconnues de la Diaspora malienne, et sous l’œil vigilant voire critique de l’Opposition démocratique. En d’autres termes il s’agira de créer le consensus ou le compromis au niveau des objectifs à atteindre, mais d’assurer qu’une Majorité présidentielle cohérente et responsable, et une Opposition crédible et constructive jouent leurs partitions respectives dans la mise en œuvre, le suivi et l’évaluation des programmes gouvernementaux. Le redémarrage effectif du Pays sera à ce prix » …

 

Ces propositions, qui nous paraissent toujours d’actualité, n’avaient pas retenu l’attention des Autorités en 2013. Aujourd’hui encore, il s’agit,à notre avis, de bien s’assurer que les questions existentielles qui se posent à la Nation et qui ne peuvent avoir de réponse univoque fassent l’objet de débats sereins entre les Acteurs. Certes une Majorité politique clairvoyante,élueau terme de la présente période,pourrait toujours prendra le relai en s’appropriant l’approche, mais il est évident qu’une « Transition politique » offre un cadre plus approprié pour construire les compromis nécessaires autour des questions difficiles auxquelles le Mali fait face.

 

 



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