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Monde

NIGERIA « Vous avez échoué, Monsieur le Président »




RÉACTIONS. Telle est la réaction d'un internaute nigérian au discours de Muhammadu Buhari sur Twitter. C'est dire que le pouvoir est désormais pressé.

Sans même attendre la fin du discours du président Muhammadu Buhari, un ancien militaire putschiste, âgé de 77 ans, les Nigérians se sont rués sur les réseaux sociaux pour commenter chaque mot du dirigeant qui s'exprimait pour la première fois depuis le début du soulèvement populaire qui frappe son pays, particulièrement le Sud et sa gigantesque capitale économique Lagos.

Et le moins que l'on puisse dire, c'est que le chef de l'État s'est montré inflexible. Il a prévenu les manifestants qu'il « n'autoriserait personne ni aucun groupe à mettre en péril la paix et la sécurité nationale », dans un discours très suivi par les quelque 200 millions de Nigérians.

Les manifestants pointés du doigt

« Résistez à la tentation d'être utilisés par des éléments subversifs pour causer le chaos et tuer notre jeune démocratie », a-t-il appelé, après la répression sanglante mardi 20 octobre de manifestations pacifiques à Lagos, ville de 20 millions d'habitants et épicentre de la contestation, qui a indigné le pays et la scène internationale. En somme, presque toute la responsabilité de l'escalade de violences incombe aux manifestants.

« Le résultat est clair pour tous les observateurs : des vies humaines ont été perdues ; des actes de violence sexuelle ont été signalés ; deux grands établissements pénitentiaires ont été attaqués et des condamnés libérés ; des propriétés publiques et privées complètement détruites ou vandalisées ; le palais d'un artisan de la paix, l'Oba de Lagos a été violé, a dit agacé Buhari, les soi-disant manifestants ont envahi un aéroport international et ont perturbé les plans de voyage de nos compatriotes nigérians et de nos visiteurs », faisant allusion à la compagnie Delta Airlines qui a annulé trois vols ces jours-ci en direction du Nigeria.

Mardi soir, l'armée et la police ont tiré à balles réelles sur des manifestants pacifiques, faisant au moins 12 morts et des centaines de blessés à Lagos, selon Amnesty International, et 56 personnes au total sont décédées depuis le début du mouvement.

Buhari dit à la communauté internationale d'attendre

Washington, mais aussi l'Union africaine, l'Union européenne et l'ONU ont condamné ces violences et ont demandé que les responsables soient traduits en justice. Le président les a remerciés, les invitant cependant « à attendre d'avoir tous les éléments entre les mains avant de juger ».

Il n'a lui-même fait aucun commentaire sur cette tuerie, mais a regretté d'avoir « montré des signes de faiblesse en acceptant les […] demandes faites par les manifestants » pour réformer la police.

Le mouvement de protestation qui a commencé il y a deux semaines contre les violences policières s'est mué peu à peu en un mouvement de soulèvement contre le pouvoir en place accusé de mauvaise gouvernance.

Après ce « mardi sanglant », comme l'ont appelé aussitôt les Nigérians indignés, Lagos a plongé dans le chaos, des supermarchés ont été pillés, des coups de feu ont été tirés dans cette ville, où deux prisons ont été attaquées, avant que les forces de l'ordre n'en reprennent le contrôle.

À Lekki, le quartier de Lagos, où l'armée a tiré mardi soir sur un millier de manifestants, les soldats avaient repris le contrôle des rues et maintenaient l'ordre en fin d'après-midi. La situation était calme autour d'un grand centre commercial totalement détruit.

Des Nigérians déçus et choqués

Sur les médias sociaux, les critiques pleuvent. « Pas de condoléances aux familles, aucun mot au sujet du massacre de Lekki, ou promesses de justice, il n'a pas non plus présenté de plan cohérent de sortie de crise. Il doit partir ! » écrit en colère cet internaute.

Un autre, un brin amer, lance : « Si le président doit s'exprimer, dites-lui de le faire à 21 heures, car, pour l'heure, nous n'avons pas de courant chez nous. » Certains internautes s'en prennent aux membres de l'équipe du président « Bashir. Honnêtement devant Dieu. Êtes-vous satisfait ? Honnêtement. Vous êtes un homme instruit. Cela vous impressionne-t-il ? Voudriez-vous que vos enfants vivent avec ce genre de président ? Vous pouvez me DM, entre vous et moi », écrit ce Nigérian s'adressant à Bashir Ahmad, l'assistant vidéo du service de la communication de la présidence.

Pour le Parti démocratique populaire, « le discours tant attendu du président Buhari sur les manifestations qui secouent la nation est décevant et complètement déconnecté des réalités des événements tragiques survenus dans notre pays au cours des deux dernières semaines. Ses chefs, notre parti et, en fait, tous les amoureux de la paix dans notre pays, ont été choqués que M. le Président ait passé sous silence les violences contre les manifestants. »

« Maintenant, ils savent de quoi nous sommes capables », a dit à l'AFP l'un des jeunes toujours présents sur les lieux et toujours en colère. « On ne croira plus à leurs conneries désormais. Nous avons juste faim, nous sommes fatigués », a-t-il lancé, la voix éraillée.

Un entrepôt où étaient stockés des milliers de sacs de vivres destinés à être distribués aux ménages pauvres affectés par la pandémie du coronavirus a aussi été pillé, selon le gouvernement de l'État de Lagos. Sur des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, on pouvait voir des centaines d'hommes et de femmes transportant des sacs blancs estampillés du sigle « Covid ».

« Chers jeunes compatriotes de #EndSARS, je me sens obligé de vous faire savoir que rien dans ce discours déconnecté de notre président n'invalide le grand progrès que vous avez aidé notre démocratie à faire au cours des 12 jours où vous avez mené une manifestation pacifique des plus efficaces au Nigeria », assure cet autre Nigérian sur Twitter.

« Un gouvernement sensible aurait été assez modeste pour admettre sa culpabilité, car des preuves évidentes montrent que le massacre était planifié. Mais Buhari continue d'insulter les manifestations et d'abuser des droits des gens de dire non à un système qui a fait du pays le siège mondial de la pauvreté. L'AAC n'est pas déçue, car le régime a montré qu'il est dépourvu de conscience et s'en tient à son fascisme avoué. Nous savons que le régime de Buhari déteste la démocratie et est déterminé à forcer le Nigeria à la guerre » a exprimé Oshioks Philips, secrétaire national à l'organisation de l'African Action Congress.

Parmi ces nombreux commentaires négatifs, quelques-uns sortent du lot pour saluer la prise de parole du chef de l'État. « Chaque fois que je vois le président Buhari, je vois l'espoir, je vois l'intégrité, je vois la résolution, je vois la solution, je vois le vrai démocrate, je vois le charisme, je vois la conscience nationale, je vois la passion et, surtout, je vois le Nigeria indivisible. Que Dieu bénisse Muhammadu Buhari », s'enthousiasme un certain Aliyu Muhammad, aussitôt incendié par les twittos qui lui ont répondu sous son message.

Un gouvernement sous pression

Le Nigeria, première puissance économique du continent africain grâce à son pétrole, est aussi le pays qui compte le plus grand nombre de personnes vivant sous le seuil de l'extrême pauvreté au monde.

Le président Buhari, ancien général putschiste dans les années 1980 démocratiquement élu en 2015 et 2019, musulman originaire du Nord connu pour son austérité et sa fermeté, avait tenu dans l'après-midi un conseil de défense avec « toutes les agences de sécurité du pays ».

Son conseiller spécial pour la sécurité avait assuré aux Nigérians qu'il allait proposer « des solutions » pour mettre fin à la crise.

Mises en cause dans la tuerie de mardi soir par des témoins et des ONG, la police et l'armée nient toute responsabilité.

Mais des vidéos de la fusillade montrant des militaires en train de tirer à balles réelles au-dessus d'une foule qui agitait des drapeaux et chantait l'hymne national au péage de Lekki avaient été largement relayées sur les réseaux sociaux, suscitant l'indignation.

La Cour pénale internationale (CPI) a affirmé « suivre de près les incidents en marge des manifestations au Nigeria », dans un communiqué jeudi. « Nous avons reçu des informations concernant des crimes présumés et nous regardons de près la situation, dans le cas où la violence s'intensifierait », a déclaré la procureure générale Fatou Bensouda.

Par Le Point Afrique



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