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Société

DR ALY TOUNKARA, SUR LA TRANSITION " Il faut vraiment préparer les esprits à des périodes de calvaires"




En marge des travaux de la concertation sur la transition, Dr Aly Tounkara, directeur du Centre des études sécuritaires et stratégiques au Sahel, revient sur les priorités de la transition. Dans cet entretien, il a fait un diagnostic précis de la crise malienne.

Les Echos : Après la démission forcée d’IBK, des concertations nationales sont organisées par la junte.

Dr Aly Tounkara : Après le coup de force qui a conduit au départ du président Ibrahim Boubacar Kéita et un nombre important de ses fidèles, les concertations nationales ont été organisées et sont toujours en cours pilotée par le M5. La lecture qu’on peut faire de la situation, un peu, ce sont les concertations qui cherchent à légitimer les actions qui vont être menées par les militaires dans le cadre de la transition. Ces actions ont besoin de la légitimité des Maliens d’où l’élaboration des termes de référence et la validation par ses différentes assises. Sinon quand on interroge clairement l’utilité des assises, malheureusement, ces assises ne vont pas apporter de nouveau. Quand on sait que les termes de références sont très similaires à ceux qui ont caractérisé le Dialogue national inclusif et ont également permis la tenue d’une conférence d’entente nationale. Donc en terme des innovations qui vont être tenues, il n’y aura pas de nouveau. Mais, ces assises vont permettre aux militaires de se légitimer aux yeux de la population. Ils diront qu’on a donné la parole à tous les Maliens du nord comme du sud, à toutes les corporations.

Les Echos : S’agissant de l’architecture de la transition, la Cédéao exige le transfert du pouvoir aux civils. Que pensez-vous de cela ?

Dr A.T. : S’agissant du deuxième point relatif aux injonctions de la Cédéao. A ce niveau également, la Cédéao, a divisé les Maliens entre deux blocs. Il y a un premier bloc qui pense qu’il est important d’être attentif aux doléances de la Cédéao, car les sanctions qui sont infligées, aujourd’hui contre l’Etat central du Mali sont des sanctions qui vont fortement dans la durée, perturber la quiétude des Maliens. Il vaut mieux accepter d’aller vers une transition civile et pour une durée d’un an maximum. Maintenant, les acteurs qui soutiennent cette transition proposée par le Cédéao, je pense qu’ils s’inquiètent plus des conséquences qui peuvent découler du non-respect des recommandations de la Cédéao, notamment les conséquences financières, s’agissant des salaires des fonctionnaires ; des transactions financières avec l'étranger. Tout cela a fait qu’il y a des Maliens qui veulent que les militaires entendent ces sanctions avec prudence et une attention particulière. Maintenant, on a quand même une deuxième catégorie de Maliens qui seraient un nombre important du point de vue numérique, qui pensent que la Cédéao ne tient pas compte du contexte et de la circonstance qui ont amené les militaires à évincer le régime du président Kéita. Le contexte quand on regarde un peu, ce sont quand même des soulèvements orchestrés par le M5, lesquels soulèvements ont dénoncé la mauvaise gouvernance, une distribution de la justice à géométrie variable, les cas de détournement de fonds même ceux alloués à l’achat d’équipement ou à d’autres fins qui devraient permettre aux militaires d’être bien équipés et de faire face à toutes formes de menaces notamment terroristes. Donc ceux-ci pensent que, quand on regarde tout cela, vouloir et coute que coute s’intéresser à la transition sous l’emprise des élections, c’est vraiment de faire fi de toute ces réalités qui ont conduit les militaires à perpétrer le coup d’Etat.

On ne peut pas prétendre  apporter des solutions durables à toutes ces demandes légitimes qu’ont les Maliens en respectant les différentes recommandations formulées par la Cédéao. Donc pour ces Maliens, il faut faire dos aux recommandations de la Cédéao et définir une architecture qui soit compatible aux attentes légitimes qu’ont les Maliens vis-à-vis de l’offre sécuritaire, vis-à-vis de la justice, vis-à-vis de la gouvernance et même de la tenue des élections.

Tout cela naturellement va demander un longtemps. Pourvu qu’on va au-delà d’un an. Ce qui n’a pas le bon goût de la Cédéao. Pour ces Maliens, il faut accepter ces sacrifices et privations afin d’arriver à un Mali nouveau, afin d’arriver à un Mali qui serait beaucoup plus autonome vis-à-vis de l’étranger notamment, vis-à-vis de la sous-région. Cela également a certainement un prix à payer et pour ces Maliens, ce prix vaut mieux que de bâcler la transition ou de réduire la transition aux questions de l’élection. Il vaut mieux sortir de l’ornière qui tant s’inscrire dans une temporalité relativement longue et de ne plus s’incomber dans ces mêmes pièges. Donc pour ces Maliens, les recommandations de la Cédéao n’obéissent pas ou ne correspondent pas aux attentes qu’ont les Maliens vis-à-vis du nouveau Mali qui serait capable de se prendre en charge et de s’autonomiser vis-à-vis de étrangers.    

Les Echos : Selon vous, qu’elles sont les priorités du moment ?

Dr A.T. : Les priorités du moment, sont vraiment plurielles. C’est d’où toute la complexité, toute la difficulté, à s’accorder sur la nature et les acteurs qui doivent animer cette transition. Mais à mon avis, il est quand même imprudent de se précipiter et aller vers les élections. De tout réduire aux élections sans pour autant traiter ce que j’appellerais les dossiers pendants. Aujourd’hui, il me paraît impérieux que toutes ces enquêtes liées à l’achat des engrais, à l’achat des équipements militaires, toutes ces enquêtes liées à l’achat même de l’avion présidentiel et d’autres fonds détournés qui sont aussi bien documentés et illustrés dans des rapports sérieux produit à la fois par le bureau du Vérificateur général, et par d’autres instances DGA à cet effet. Ces dossiers brûlants, il faut vraiment les traiter pendant la transition. Or, on ne peut pas se donner un temps si court qui connaît le temps du droit, le temps judiciaire, il est un temps qu’on connaît qualifier de longtemps. Je pense qu’une transition qui ne va pas s’attarder sur ce dossier risquerait de voir un autre Mali, qui serait à la limite dans 6 mois, dans 1 an voire dans 2 ans tomber dans cette même tare aujourd’hui qui sont dénoncés à la fois par les militaires, par le M5 et par un nombre important des Maliens. Donc, je pense qu’il est extrêmement important aujourd’hui que tous ces dossiers pendants soient traités par les militaires durant la transition, une fois que ces dossiers pendants sont traités. Naturellement, on va aller à des élections qui vont être crédibles, apaisés, très consensuelles. Mais lorsque, vous allez engager des démarches consistantes à réduire la transition à la seule tenue des élections. Malheureusement, ceux qui sont reprochés aujourd’hui d’être dans au cœur de certaine malversation financière, risqueront de se retrouver au sommet de l’Etat. Donc, il faut vraiment avoir l’équilibre nécessaire à comment ne pas trop frustrer les partenaires. Mais dans les mêmes temps, s’assurer que les réponses qui sont apportées aux doléances légitimes qu’ont les Maliens vis-à-vis de la justice, vis-à-vis de la sécurité, que ces doléances soient vraiment satisfaites. Je pense que cela demande aussi  quand même toute une somme de privations et de sacrifices devraient être consenties d’abord par l’élite militaire, par ricochet le reste du peuple malien. Donc, ça ne sert à rien de dire que la transition, elle est de nature à une courte période, mais lorsque ces dossiers pendants ne sont pas traités et aboutit. A mon avis, on va juste déplacer le centre de gravité, mais on risque de tomber dans un autre coup d’Etat qui serait plus fallacieux en terme de conséquence que ceux déjà connu par le pays.     

Les Echos : Est-ce que l’influence du M5 ne sera pas un obstacle dans les débats de fond ?

Dr A.T. : Oui le M5 aujourd’hui souffre quand même de la constance et de la cohérence quand on écoute, quand on regarde les ténors de ce mouvement. Naturellement, les points de vue commencent à être divergeant. Les points de vue commencent à être même contradictoires. D’où toute la nécessité aujourd’hui, que les militaires et ténors du M5 se retrouvent de nouveau pour se pencher sur ce qui va être proposer comme transition. Reconnaissons quand même qu’on ne pas faire fi de ce que le M5 a apporté dans ce changement qui vient de s’opérer sous nos yeux. Vouloir aussi, mettre le M5 dans la même assiette que les autres mouvements qu’ils soient politiques ou société civile. C’est quand même une erreur historique à ne pas commettre. Mais en dépit du rôle important qu’a joué le M5 dans le changement survenu. Il est important que le M5 à travers ces ténors comprennent qu’on ne peut pas réduire un pays à un mouvement. Cela est extrêmement important. Pour ce faire, je pense que la communication, elle est aujourd’hui nécessaire. Une communication très sincère, une communication constructive entre le M5 et les ténors du pouvoir qui sont les militaires. Une fois que cela est fait, je pense qu’au lieu que le M5 soit source de difficulté, il va être même une force de proposition concrète de sortie de crise.

Les Echos : Quel appel avez-vous à lancer ?

Dr. A.T. : L’appel que j’ai à lancer, c’est de dire qu’attention quelle que soit la formule qui va être retenue. Qu’on s’inscrive dans ce que la Cédéao propose comme solution de sortie de crise ou l’on s’inscrive dans nos propres schémas qui vont consister à ne pas réduire la transition à 12 mois. Je pense quelle que soit l’option retenue. Il est important que les Maliens comprennent que les mois à venir vont être très durs surtout les plans. S’agissant de l’ordre sécuritaire, s’agissant des conditions socio-économiques, s’agissant même du confort matériel, tout cela va se voir réduit, pour des raisons très évidentes qui sont liées au changement. Il est aussi de la responsabilité des élites militaires de réitérer ces temps forts, ces temps durs auxquels le Mali est sensé affronter dans les mois à venir. Donc, vouloir cacher cela aux populations, risquerait même de se retourner contre les militaires. Il faut vraiment préparer les esprits à des périodes de calvaires. Il faut préparer les esprits à des périodes de turbulences, lesquelles périodes de turbulences doivent être gérées par l’abnégation, par le courage et surtout par l’exemplarité. Je pense qu’une fois que ces tentatives d’explications et de compréhensions sont amorcées. Il y va de soi que la transition réussisse. Mais, malheureusement quand on écoute les différents messages qui sont véhiculés par les militaires. Ce sont des messages, qui nous donnent l’impression que ces difficultés qui attendent les Maliens ne sont pas bien expliquées.  Quelle que soit l’option retenue qu’on accepte le transfert effectif du pouvoir entre les mains des civils pendant la transition ou que cette transition soit pilotée par un militaire. Les difficultés évidentes sont à surmonter, lesquelles difficultés, il faut vraiment les expliquer aux Maliens. Il faut les préparer à y faire face. Je pense que ce travail d’échange et de communication ou même le cadre substantiel des clarifications établies entre les militaires et les populations. Naturellement, le reste du processus pourrait être amorcé avec succès, avec fierté. Mais sans cette clarification, des mois douloureux qui attendent les Maliens. Je pense qu’on risque d’être déçu davantage qu’on a été avec le Président Kéita.      

Propos recueillis par

Ibrahim Sanogo dit Oliver



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