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Santé

RECUL DANS LEUR AUTONOMISATION-EGAREMENT- SURPOIDS Les enfants déficients mentaux dans l’enfer de la Covid-19




Pour fuir le regard moqueur ou le rejet d’une frange de la société malienne qui, par ignorance, a tendance à les diaboliser,  beaucoup d’enfants déficients mentaux ne découvrent la vie sociale et la chaleur humaine que lorsqu’ils se retrouvent entre eux, dans les centres de rééducation. La fermeture prématurée et longue de ces centres d’encadrement spécial, comme tous les autres établissements scolaires du Mali, pour raison de Covid-19, a été vécue comme un choc pour ces enfants. Certains de leurs droits ont été tristement piétinés. Comment et avec quelles conséquences? Reportage !

Pour échapper à l’isolement social, les centres de rééducation sont devenus des refuges pour les enfants déficients mentaux. Pour beaucoup d’entre eux, ces centres sont des endroits d’assurance. Et pour cause, c’est le seul endroit où ils sont à l’abri des moqueries des autres enfants qui ne comprennent souvent rien de leur geste. Au-delà, dans ces centres spécialisés, ils sont entre les mains des encadreurs qui ne se gênent pas de leur compagnie, car avertis de l’origine scientifique de leur handicap. Mais, la crise sanitaire de la Covid-19, qui a occasionné la fermeture de toutes les écoles maliennes pendant 8 mois (Mars à Octobre 2020), a fait grimper le stress chez beaucoup de ces enfants handicapés mentaux qui ont été privés, par ignorance de certains parents, de certains de leurs droits élémentaires d’enfants tels que le droit à l’entretien, au divertissement, à l’éducation, à l’attention.

Certains ont fini par craquer en fuyant la famille paternelle. D’autres font toujours l’objet de recherches. C’est le cas du petit Ismaël K, dont la maman prie toujours pour son retour dans la famille que nous avons rencontré cette ménagère le jeudi 26 novembre 2020 à Kanadjiguila. « J’ai perdu mon enfant, Ismaël, de 12 ans depuis le 15 août 2020. Jusque-là, les recherches pour le retrouver n’ont pas abouti. C’est un enfant qui s’ennuyait à la maison sous le poids du rejet des autres enfants du voisinage. D’ailleurs, c’est pour cette raison que  je l’ai inscrit dans un centre d’éducation spéciale, il y a deux ans de cela. Depuis son inscription, j’ai senti une amélioration chez lui. Il était très heureux de se rendre dans son centre tous les jours. Mais, la Covid-19 est venue les sevrer d’une partie de leur plaisir, celle de se retrouver loin des regards moqueurs. On ne le sait pas souvent, mais ce sont des personnes qui tiennent aussi à leur dignité et qui ont besoin qu’on les accepte comme telles qu’elles ont été créées par Dieu. Pendant ses deux ans au centre, j’ai compris que ce sont des gens qui ne se sentent à l’aise que quand ils sont entre eux. Je peux affirmer que le confinement a beaucoup contribué à sa fuite avec la fermeture de son centre. Il exprimait de plus en plus son stress. Et il a fini par se décider à partir un soir. Aujourd’hui encore, nous n’avons aucune nouvelle de lui. Avant de partir, il refusait même souvent de manger en exigeant qu’on l’amène au centre », raconte sa maman, la voix pleine de tristesse. « J’aurai pu mieux faire dans son entretien », se culpabilise-t-elle. Sauf que c’est un peu trop tard pour elle. 

Selon la Directrice du Centre spécial Housna Ka So, Mme Gakou Aissata Diop, rencontrée le vendredi 27 novembre dans son centre à Faladiè Sokoro, la pandémie de la Covid-19 n’a pas été du tout facile à gérer pour les enfants en situation de déficience mentale. « C’est facile pour les enfants normaux de se protéger, de se méfier et de respecter les mesures barrières. Tel n’est pas le cas chez les enfants qui souffrent de déficiences intellectuelles. Ils n’ont pas le sens de la responsabilité. Ils sont dans un état de plafonnement intellectuel, qui est malheureusement irréversible. Ils ne peuvent pas respecter le confinement qui est demandé en la matière. C’est des enfants qui ont beaucoup souffert du confinement du fait que les parents, naturellement de peur qu’ils fassent entrer la maladie dans la famille, les ont souvent trop isolés en coupant tout contact. Or, c’est des gens qui ont aussi besoin d’aller voir ailleurs. Ils s’ennuient dès qu’ils restent au même endroit. Et malheureusement, il n’y a pas souvent quelqu’un pour les surveiller. Le risque qu’ils se perdent planait sur chacun d’eux. Quand on a fermé au mois de mars comme toutes les autres écoles, ils étaient obligés, pour la plus part, de rester enfermés à la maison. C’était trop stressant. Je rappelle que le confinement est même stressant pour les personnes normales », explique la promotrice du centre, elle-même mère d’enfant déficient mental, dont le centre a pris le nom : Centre spécial Housna Ka So.

Elle imagine que la période de confinement a été un moment difficile pour ces enfants déficients. « Certains d’entre eux ont certainement dû être frappés, voire martyrisés. Nous avons reçu, à notre niveau aussi, le témoignage de certains parents qui disent que leurs enfants se sont égarés pendant la période du confinement. Beaucoup d’entre eux ont été retrouvés des semaines après », témoigne Mme Gakou.

 

Le recul dans l’autonomisation des enfants déficients

Les centres de rééducation au Mali ne sont pas  seulement un lieu de divertissement pour les enfants déficients. Dans ces écoles spécialisées, on leur apprend aussi à être autonomes, à pouvoir satisfaire, par eux-mêmes, certains de leurs besoins naturels. Mais, la longue fermeture des centres pendant la période de confinement a compromis tous ces acquis obtenus par les centres dans ce sens. « J’ai remarqué que beaucoup d’enfants déficients, que nous encadrons, ont beaucoup régressé dans leurs acquis d’enfant autonome. Ils ont une difficulté d’apprentissage, de compréhension et oublient vite. Avec la rééducation que nous faisons au quotidien, nous arrivons à les mettre un peu aux mêmes pas que les enfants normaux. Nous travaillons à leur donner une certaine autonomie humaine comme le fait d’aller aux toilettes quand le besoin se fait sentir. Nous leur apprenons ces petites choses. Mais avec le confinement qui a provoqué la fermeture des centres, il y a eu le laisser-aller  à la maison du fait que les parents n’ont pas assez de temps pour eux. Donc, cet acquis là, ils l’ont un peu perdu. A la rentrée après le long confinement,  certains d’entre eux avaient déjà oublié toutes les notions d’autonomie et se soulageaient n’importe comment. Et ce n’est pas agréable. Nous nous employons à corriger tout cela »,  regrette la promotrice du Centre Housna Ka So.

Selon elle, le confinement a aussi posé un problème de santé, précisément de surpoids chez certains de ces enfants déficients mentaux, donc de santé. « Les déficients n’ont pas la notion de satiété.  Quand les personnes normales mangent, et à un moment donné ils se disent ça suffit. Pour les enfants déficients mentaux, le régime alimentaire n’est pas réglé. Ils ne font que manger sans savoir quand est-ce qu’ils doivent arrêter. Quand ils sont revenus dans le centre au mois d’octobre, j’ai constaté que certains d’entre eux ont pris du poids. Le surpoids est un problème chez ces enfants, car il y a beaucoup d’entre eux qui ont un problème cardiaque en attente. C'est-à-dire que la maladie est là et attend une situation favorable comme le surpoids pour se manifester », signale Mme Gakou.

 

Le droit à l’assistance des enfants déficients laisse la place à la lutte contre la Covid-19

Selon le Directeur exécutif de l’Association malienne de lutte contre les déficiences mentales chez l’enfant (Amademe), Mogaze Ag M. Iknane, depuis l’apparition de la Covid-19, l’Amademe s’est sentie orpheline. « Comme pour dire qu’ils se cherchent eux-mêmes, tous nos partenaires financiers traditionnels ont disparu et les enfants déficients du centre ont été privés de leurs droits à l’assistance. A titre d’exemple, les enfants épileptiques de l’Amaldeme ne bénéficient plus d’un traitement adéquat », dénonce l’administrateur.

A l’en croire, la pharmacie du centre ne contient pas de produits thérapeutiques pour des enfants souffrant d’épilepsie. « Nous avons officiellement saisi le ministère en charge de la Santé et certains de nos partenaires, comme Orange Mali. Mais aucun d’eux n’a réagi. Tous nos partenaires traditionnels semblent orienter  leurs aides vers la lutte contre la Covid-19», regrette Ag Iknane, qui signale que beaucoup de ces enfants épileptiques sont aujourd’hui malheureusement soignés traditionnellement à la maison. Ce, avec tous les risques d’aggravation de leur situation sanitaire, les parents n’ayant pas souvent les moyens financiers pour acheter ces produits, conclut-il.

Le constat crève les yeux, la Covid-19 a entrainé une régression dans l’assistance aux personnes handicapées, tant pour assurer leurs besoins essentiels, que pour leur intégration sociale ou économique.  On est en présence d’atteintes à leurs droits à l’éducation, au divertissement, à la propreté, à la santé, à un environnement sain. Il s’agit indéniablement, dans un climat de menace sanitaire due à la pandémie de la Covid 19, d’atteintes aux droits civils et politiques, ainsi qu‘aux droits  économiques, sociaux et culturels des enfants handicapés.

Sans doute, c’est dans cette situation confuse, où les droits de l’homme sont souvent piétinés et souvent même sacrifiés au seul profit de la lutte contre la pandémie de la Covid-19 qui continue à affoler le monde entier, que le Réseau Media et droits de l’homme (RMDH), gardienne du temple des droits de l’homme au Mali, a initié, en partenariat avec la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH) et la Division des Droits de l’Homme de la Minusma, un « Projet de Protection et de Promotion des droits de l’homme en riposte au COVID-19 ». Selon le président du RMDH, Boukary Daou, « l’objectif principal est de sensibiliser et de contribuer à l’intégration de la dimension droits de l’homme dans la prévention, la réponse et le relèvement face au COVID-19 au Mali, mais aussi alerter et dénoncer le piétinement de ces droits, qui doivent être sauvegardés à tout prix».

 

Un combat de longue haleine

Dans le cadre de la célébration de la journée internationale des personnes handicapées, en décembre 2018, le directeur de la Division des droits de l’homme et de la protection de la Minusma, Guillaume NGEFA, à la tête d’une délégation, comprenant des membres du Réseau Média et droit de l’homme (RMDH), a effectué une visite au Centre Housna Ka so. Au cours de cette visite, Guillaume Ngefa a souhaité que les personnes handicapées puissent bénéficier du même traitement que les autres personnes, sans discrimination et de faire en sorte qu’ils puissent bénéficier de tous les droits. « Cette visite est significative pour le Haut commissariat des droits de l’Homme parce que nous célébrons sur le plan national et international, la journée mondiale des personnes handicapées. Chacun de nous est un handicapé à des degrés divers. Mieux, nous sommes tous des handicapés potentiels. C’est pourquoi, il est important pour nous d’en être conscients, de veiller au respect de leurs droits. Certains deviennent handicapés dès la naissance, d’autres au cours de leur scolarité ou de leur carrière professionnelle, d’autres encore vers la fin de leur vie, d’autres deviennent handicapés après une opération chirurgicale. Si on essaie de faire un examen profond de notre propre corps, vous verrez que quelque part, nous sommes handicapés », a déclaré le directeur de la division des droits de l’Homme et de la protection de la Minusma, Guillaume NGEFA, tout en souhaitant la mise en place d’un cadre légal pour mieux protéger les personnes handicapées.

Pour le président du RMDH, Boukary Daou, l’engagement de la DDHP de la Minusma pour la promotion des droits des personnes handicapées est prouvé. La DDHP est à la fois sur le front d’une meilleure intégration des handicapés et celui de la sensibilisation en vue de l’acceptation par la société, que la personne handicapée mérite assistance, avait il conclu.

Youssouf Z KEITA

 



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