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Société

ÉLISABETH MORENO Ministre malgré « toutes les cases de l'impossibilité »




Nommée ministre déléguée en charge de l'Égalité femmes-hommes, de la Diversité et de l'Égalité des chances, qui est vraiment cette Franco-Capverdienne ?

D'Elisabeth Moreno, sa soeur dit qu'elle « est partie de rien, a beaucoup travaillé pour arriver là où elle est, n'a jamais été aidée et n'avait aucun réseau ». © One2One Group

 « Tout vient à point à qui sait attendre » et, pour le cas d'Élisabeth Moreno, à qui sait prendre ses responsabilités, travailler et persévérer dans l'effort. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le cadre de départ d'Élisabeth Moreno n'était pas des plus avantageux dans son pays d'origine, les îles du Cap-Vert. « Je cochais toutes les cases de l'impossibilité : des parents qui ne savent ni lire ni écrire, une femme, noire, élevée dans une cité et évoluant dans le bâtiment puis les techs », a-t-elle eu à confier au Figaro en 2019. Des propos qui font écho à ceux de sa propre sœur au même grand quotidien : « Élisabeth est partie de rien, a beaucoup travaillé pour arriver là où elle est, n'a jamais été aidée et n'avait aucun réseau. Elle s'est faite seule. » Voilà qui campe le décor d'une vie qu'Élisabeth Moreno a à la fois réussi à densifier mais aussi à faire prendre une orbite qui n'allait pas de soi.

De l'émigration à l'entrepreneuriat

Tout commence le 20 septembre 1970 à Tarrafal, au nord de l'île de Santiago, la principale de l'archipel volcanique qui forme le Cap-Vert à quelque 644 km au nord-ouest du Sénégal. Fille aînée d'un papa ouvrier sur les chantiers et d'une maman femme de ménage, Élisabeth Moreno voit sa vie bouleversée quand, en 1977, sa famille émigre en France pour trouver une structure hospitalière afin que soit soignée une de ses sœurs gravement brûlée dans un accident domestique. C'est dans une cité à Athis-Mons, dans l'Essonne, qu'elle atterrit. Entre la fratrie qui finira par atteindre six enfants, le suivi des soins de la sœur, les parents au travail et la poursuite des études, il faut s'organiser. Qu'à cela ne tienne, Élisabeth Moreno a le mental pour ça. « Très tôt, explique-t-elle, j'ai ressenti le besoin d'être un soutien pour ma famille. J'ai construit ma vie en ce sens, en essayant de trouver les solutions qui pourraient l'aider », poursuit-elle, consciente du défi en soi que c'était de devoir évoluer dans un nouvel univers avec « [ses] parents [qui] ne savaient pas lire ni écrire ».

La voilà donc naviguant dans le système scolaire français avec déjà des responsabilités sur ses épaules… et en bandoulière une certaine capacité à résister. D'abord, aux drames. On en retiendra trois majeurs : la brûlure qui a conduit sa famille à émigrer en France pour les soins de sa petite sœur Marie, qui restera deux ans à l'hôpital, la chute de sa sœur Véronique du haut de l'HLM familial, enfin l'incendie qui a brûlé l'appartement familial. Ensuite, au déterminisme condition sociale-orientation. Arrivée en 3e, il lui est proposé de s'orienter vers un CAP. Refus catégorique d'Élisabeth Moreno, qui réussit à décrocher une place en filière littéraire. Après le bac s'ensuit une maîtrise de droit des affaires décrochée à l'université Paris-XII.

Voilà qui lui ouvre les portes d'un cabinet juridique, mais l'expérience sera de courte durée. Frustrée de traiter « des dossiers de chiens écrasés et d'immigrés dont personne ne veut », Élisabeth Moreno se lance dans l'entrepreneuriat avec son premier mari. À la clé, une PME dans le domaine du bâtiment qui comptera jusqu'à 30 collaborateurs. Elle a juste vingt ans. Quand sept ans plus tard, pour cause de divorce, elle plaque tout, Élisabeth Moreno a engrangé beaucoup d'expérience dans la complexité. Mieux, elle a fait de la résilience sa force en ne baissant jamais les bras et en continuant à toujours chercher une solution. Et c'est ce qu'elle fait en entrant chez France Telecom (actuel Orange) en 1998 où elle y prend en charge le département ventes PME-PMI de Paris Sud. Évoquant son jeune âge de l'époque, elle a récemment rappelé qu'« on [la] prenait pour l'assistante du patron alors que c'était [elle] la boss ».

Un parcours inspirant de France Telecom à Hewlett-Packard

Convaincue qu'« il faut savoir provoquer et saisir sa chance », elle réussit à intégrer le constructeur d'ordinateurs Dell, dont elle prend en charge en 2002 les grands comptes. Dix ans durant, Élisabeth Moreno trace sa route. On lui confie la division marocaine du groupe, la direction commerciale Europe, Moyen-Orient, Afrique pour les Grands comptes stratégiques. Parallèlement, elle choisit de se perfectionner en suivant en 2006 un Executive MBA à l'Essec et à l'université de Mannheim en Allemagne. Parallèlement, celle qui ne lâche rien a enrichi son panel d'activités par une implication associative qui la conduit à fonder avec d'autres Cap-Verdiens le Cabo Verde Business Club, en 2005, et à s'impliquer dans la Casa Cabo Verde de 2008 à 2011 dont les actions sont tournées vers la diaspora cap-verdienne en France.

2012, c'est l'année où elle passe véritablement à la vitesse supérieure. Recrutée comme présidente de l'entité française de Lenovo, société fondée en 1984 par Liu Chuanzhi et qui a racheté en 2005 la division informatique personnelle d'IBM devenant ainsi le premier constructeur mondial de PC, Élisabeth Moreno affiche son engagement pour l'égalité femmes-hommes et pour l'égalité des chances. Illustration : son comité de direction est quasiment à parité et la patronne qu'elle est ne fait pas mystère de sa volonté de donner leurs chances aux femmes à chaque ouverture de postes.

En 2015, elle ajoute une corde à son arc. Après une formation à l'École nationale de magistrature, la voilà juge consulaire bénévole au tribunal de commerce de Bobigny. Cette facette ajoutée aux implications dans des associations à impact illustre un engagement au-delà du professionnel : un engagement citoyen, un engagement pour construire avec les autres.

Sont-ce ces qualités qui ont conduit Hewlett-Packard à la recruter pour en faire sa vice-présidente en charge de l'Afrique en janvier 2019 jusqu'à sa nomination ce 6 juillet comme ministre déléguée en charge de l'Égalité femmes-hommes, de la Diversité et de l'Égalité des chances dans le premier cabinet de Jean Castex ? Une chose est sûre : être discrète, femme, noire, élevée dans une cité ne l'aura pas desservie. Son « amour du challenge » aura certainement fait la différence.

Face au portefeuille qui lui est confié et qui est un concentré de questions essentielles du moment autour du genre, de la tolérance, de l'équité et, en creux, du versant social intérieur du rapport Europe-Afrique, avoir un aperçu du regard qu'Élisabeth Moreno pose sur la relation Europe-Afrique peut valoir le détour au niveau du ressenti historique, économique et stratégique. Après tout, ne se définit-elle pas comme ayant « finalement eu un parcours d'émigrée classique » donc interpellée par l'orientation et la qualité de la relation Europe-Afrique.

De la relation Europe-Afrique…

Invitée le week-end dernier aux XXe Rencontres économiques d'Aix-en-Provence exceptionnellement délocalisées à Paris sous le nom de Rencontres économiques d'Aix-en-Seine, Élisabeth Moreno a partagé un panel sur le thème du Nouveau partenariat Europe-Afrique. Étaient présents pendant l'échange : Christian de Boissieu, professeur émérite à l'université de Paris-I (Panthéon-Sorbonne), ancien président du Conseil d'analyse économique auprès du Premier ministre de 2003 à 2012 et vice-président du Cercle des économistes, Ibrahima Assane Mayaki, secrétaire exécutif de l'Agence de développement de l'Union africaine, Carlos Lopes, professeur à l'université du Cap et ex-secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique, Vincent Rouaix, président de GFI, et Pierre Haski, modérateur, journaliste à France Inter.

Dans son intervention, Élisabeth Moreno a mis en exergue l'intérêt de se replonger dans l'histoire des relations Europe-Afrique. Pour elle, cinq siècles durant, à travers la traite négrière et la colonisation, elles ont été d'une violence inouïe. À ses yeux, cela ne peut pas ne pas laisser de traces en termes de climat de méfiance quand il est question de « nouvelles relations » ou de « nouveau partenariat ». Et d'expliquer le profond désir des Africains de ne pas voir recycler sous une autre forme le rapport dominant-dominé qui a marqué l'histoire et le destin partagés de l'Europe et de l'Afrique.

À ses yeux, l'enjeu aujourd'hui, quand on parle de « nouveau partenariat », est de transformer le lien colonial en lien commercial. Cela signifie dans l'échange un souci d'équilibre et un respect mutuel des intérêts des deux parties. « L'Afrique n'a plus besoin de concours de bonté », a-t-elle indiqué, ajoutant qu'« il est temps que l'Afrique arrête de mendier sa place dans l'histoire ». Se positionnant comme « une afro-réaliste », Élisabeth Moreno est convaincue que, dans sa gouvernance, l'Afrique doit accorder la priorité à l'éducation, booster l'entreprise et l'innovation, garantir la santé des populations et tout faire pour une meilleure intégration de sa jeunesse dans un écosystème vertueux pour demain.

… à l'égalité des chances

Au fond, si on y regarde de plus près, le contenu du portefeuille d'Élisabeth Moreno tend, comme le « nouveau partenariat », à promouvoir, édicter et faire respecter des principes, certains diraient des droits de l'Homme, clairement ou subtilement niés jusque-là. Il importe donc, dans la logique de son raisonnement, de s'inscrire dans l'histoire de chacune des problématiques afin d'en désamorcer les blocages.

Personnalité décrite comme fortement engagée dans l'égalité femmes-hommes, Élisabeth Moreno, très impliquée à travers des associations promouvant la mixité dans son acception la plus large, ne débarque donc pas au gouvernement comme une novice sur les questions dont elle a désormais la charge. Elle sait mieux que quiconque que la cohésion, la paix sociale et, à certains égards aussi, les performances économiques des entreprises se joueront autour de l'égalité femmes-hommes, de l'acceptation de la diversité et de l'égalité des chances.

Dans un monde où la concurrence économique est devenue féroce, plus aucune énergie ne doit être mise de côté pour des raisons autres que l'incompétence. Autrement dit, la qualité de la compétitivité et des performances de la France dépendra de sa capacité à mobiliser et fédérer toutes les énergies et compétences disponibles. Il y a comme qui dirait un nouvel édifice à construire. Cela passe par un partage de connaissances de l'histoire sociale, économique et politique du pays. Cette démarche, qui peut passer par l'information mais aussi par la formation, est utile pour l'appropriation collective de cette histoire qui va jeter une lumière nouvelle sur les mémoires. Au même titre que les mesures contre le changement climatique peuvent aider à mieux accompagner la transition écologique, les dispositions contre l'inégalité femmes-hommes, pour la diversité et pour l'égalité des chances préparent la transition sociale et économique. Et cela, Élisabeth Moreno ne peut manquer de l'avoir intégré

Par Malick Diawara

 



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